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Tribune de Luc CAMISASSI, Président du Réseau Gesat

LA LETTRE DES ACHATS, Juillet / Août 2010

La loi du 11 février 2005 a introduit des changements dans le regard de l'entreprise sur le handicap mais également dans les rapports de l'entreprise avec le secteur de l'économie protégée et adaptée qui rassemble les 1400 ESAT et 600 EA qui emploient 145 000 personnes en situation de handicap. Longtemps cantonnés à d'astucieux ingénieurs industriels ou des responsables de ressources humaines convaincus, le pilotage des relations de l'entreprise avec le secteur est aujourd'hui mieux organisé. La fonction achat est désormais partie prenante de ce pilotage.

Certes il faut parfois, de manière pédagogique mais ferme, écarter les approches simplistes de certains acheteurs : les ESAT (établissement et service d'aide par le travail, ex CAT) et EA (entreprises adaptées ex ateliers protégés) ne constituent pas des zones de réduction des coûts comme les fournisseurs des pays « low cost ». La question du prix des prestations est d'ailleurs un élément de progrès apporté par la réforme de 2005. La loi en réaffirmant le principe d'égalité, pose bien le principe d'un juste prix, respectueux du marché et de la dignité du travailleur handicapé. Notre réseau économique national, le Réseau Gesat, condamne les pratiques de dumping entre ESAT ou entre ESAT et EA et nous invitons les acheteurs à nous aider dans cette position.

Il faut également se garder des approches trop empiriques : les outils de référencement en masse, les consultations automatisées, les plateformes dématérialisées sans une interface humaine réelle et compétente peuvent être inopérants.

Les ESAT et EA sont à la fois des fournisseurs comme les autres et des fournisseurs spécifiques. Des fournisseurs comme les autres car leurs tarifs sont ceux du marché, car la qualité de leurs prestations est reconnue, car leurs capacités d'innovations et d'industrialisation des process sont éprouvées : adapter un process industriel et une organisation du travail aux handicaps très divers des personnels est un défi quotidien.

Des fournisseurs spécifiques car atomisés pour des raisons structurelles sur l'ensemble du territoire, au plus près des bassins d'emplois, mais aussi parfois éloignés des zones urbaines, car assurant une mission sociale.

Fournisseurs spécifiques car exerçant une diversité de métiers et d'activités liés à la diversité des handicaps, des projets économiques et associatifs, à la recherche de marchés récurrents et stables, donc parfois de niches d'activités. Fournisseurs spécifiques car agissant avec des contraintes internes, liés à leurs statuts, que ne connaissent pas une entreprise classique.

Le caractère spécifique du fournisseur du secteur protégé et adapté est d'ailleurs reconnu par le Nouveau Code des Marchés Publics à travers son article 15 qui permet aux acheteurs publics de réserver des lots aux publics aux ESAT et EA.

Ce caractère ordinaire et spécifique doit nécessairement être pris en compte par les entreprises dans l'organisation de leurs relations avec le secteur protégé. En premier lieu une politique efficace repose sur un vrai binôme entre ressources humaines et achats. L'une ne va pas sans l'autre.

Il est également important de rencontrer et de visiter les ESAT/EA fournisseurs potentiels. Cela parait un lieu commun, mais rien ne vaut le contact de proximité. Nous avons d'ailleurs pour ligne de conduite de dire aux PME qui nous contactent, que le meilleur établissement protégé ou adapté avec qui travailler, c'est tout simplement celui qui est le plus proche géographiquement. La démarche d'achat auprès du secteur protégé et adapté fait partie du volet sociétal des politiques de développement durable. Développer un flux de sous-traitance avec des boucles logistiques générant un bilan carbone élevé est contre-productif. Les éco-systèmes performants de demain seront des éco-systèmes de proximité. Le maillage fort du territoire et la pluri-activités des 2 000 ESAT et EA, sont donc des atouts forts pour faire face aux défis que représente pour les acheteurs la hausse des coûts de transport.

Dernier indicateur des changements opérés depuis 2005, la compétence des fonctions achats sur le sujet. Alors qu'il y a quelques années les achats auprès du secteur protégé étaient parfois délégués à des stagiaires, certaines grandes entreprises ont attribué ce segment à un acheteur nommément désigné et qui développent pour certains une réelle expertise. Par ailleurs, l'offre de formation continue ou initiale sur ce thème des achats solidaires s'étoffe. Le programme de formation qu'a lancé le Réseau Gesat en 2010 rencontre un fort succès avec près de 60 acheteurs formés en quelques mois. L'une des clés de son succès est qu'il se déroule in situ, c'est-à-dire au sein d'un établissement protégé et qu'il s'appuie sur des professionnels en activité. Beaucoup d'écoles ou d'université nous sollicitent pour effectuer des interventions spécifiques. Des cabinets spécialisés ont également su nouer avec le secteur, des partenariats intelligents pour accompagner les entreprises, avec efficacité.

Parallèlement, il était indispensable que les ESAT et EA se professionnalisent dans leur compréhension de la fonction achats. Nous avons initié un cycle de formations afin que les responsables du secteur appréhendent mieux les attentes, l'organisation, les contraintes spécifiques aux fonctions achats.

D'autres actions devront être engagées dans les années à venir pour poursuivre ce patient travail et notamment pour accompagner la montée en compétences de travailleurs du secteur protégé et adapté dans le cadre de ses mutations technologiques. Gestion électronique de données, archivage dématérialisé, numérisation d'ouvrages ou de données, métiers de la propreté et de l'entretien, logistique de la vente en ligne, logistique de l'évènementiel, SAV de précision, sont autant d'activités déjà bien développées mais sur lesquelles le secteur protégé peut encore largement continuer à se redéployer avec une réelle valeur ajoutée en termes de qualification et d'employabilité.

En conjuguant ainsi la montée des compétences de part et d'autres sont posés les bases pour que le volet emplois indirects de la loi de 2005 soit véritablement engagé et que les entreprises comme les collectivités publiques remplissent leur objectif d'emploi de 6 %, élément intangible de la législation depuis 2002, sur les objectifs d'emploi des personnes en situation de handicap.

Edito issu de la Tribune de Luc CAMISASSI parue dans « La lettre des Achats » N°185

Publié le : 02 août 2010 par PIEGZA Françis. Dernière mise à jour le 01 oct. 2010


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