« Procéder à un rapprochement culturel »

depuis le jeudi 19 octobre 2006Jean-Claude WERREBROUCK | Professeur d’économie à l’Université Lille II

Avant de vous parler du réseau que nous avons monté, j'aurais voulu revenir un peu sur la loi.

Au fond nous sommes dans un monde où nous faisons le pari, notamment en Occident, selon lequel nous sommes dans la société à partir du moment où nous avons un contrat de travail : « J'ai un contrat de travail, j'appartiens au monde, je n'ai pas de contrat de travail, je n'appartiens pas véritablement au monde ». Dans ce destin qui est aujourd'hui le nôtre, le pari est que l'économie fait le lien social.

Je voudrais observer qu'il n'en a pas toujours été ainsi. Historiquement, le ciment social a d'abord été la cellule domestique, familiale, tribale. La religion aussi a été très puissamment porteuse d'identité. Cela a été ensuite, et notamment pour la France, le lien politique, avec la naissance de l'Etat-Nation : je suis citoyen, là aussi j'ai une identité.
Depuis quelque temps vous observerez avec moi que ces différents liens ont tendance plutôt à s'évanouir au profit d'un lien unique qui devient le dieu unique de nos mondes, c'est à dire l'économie. Et j'aurais cette image : l'humanité et la maison des humains envahies par un fleuve en cru, le fleuve économie. Nous connaissons une inondation.
Cette victoire aujourd'hui concrètement vérifiée est annoncée depuis le siècle des lumières avec l'idée selon laquelle un intérêt général et donc une cohésion sociale peut résulter - et uniquement résulter- d'individus économiquement intéressés.
Mais un tel pari, asseoir le lien social, y compris au profit des plus démunis, sur la seule base de l'intérêt commun, peut-il être tenu? Tous ces liens que j'ai exposés existent-ils encore et qu'est ce que le médico-social dans ce contexte?
Pour l'essentiel, 70% des cas en France à peu près, des familles se regroupent et vont voir l'instance politique pour négocier la naissance de nos établissements médico-sociaux. Aujourd'hui, pour que les différentes instances évoquées ne soient pas complètement mortes, nous espérons beaucoup de l'économique pour régler les problèmes sociaux.
Alors si je reprends l'image du fleuve en cru, quand il y a une inondation, on met des digues, on essaie de construire, on fait des lois. Aujourd'hui, le politique réagit.
La loi 2005-102 était l'une sans doute de ces digues. La question étant de savoir si les députés mesurent de manière précise les avantages et les inconvénients des lois qu'ils émettent ?
Alors avant de vous parler de celle qui nous concerne, la 2005-102. Voici une autre histoire. Imaginez un bon gouvernement qui dise un jour « Les pauvres gens n'arrivent plus à se loger, les loyers sont extrêmement chers, on va essayer de déplacer du bien-être depuis les propriétaires vers les locataires ». Ils décident donc par un décret de diviser les loyers par deux. « Voilà une bonne loi » vont se dire les plus démunis, et désormais le coût du logement va diminuer. Or sans aller très loin, vous voyez tout de suite que manifestement la loi va se retourner contre le législateur. Si les loyers sont divisés par deux, il deviendra très peu rentable d'investir dans le bâtiment, les logements, de repeindre les immeubles... Très vraisemblablement, le parc immobilier va se dégrader. C'est un premier exemple comme quoi on ne mesure pas toujours les conséquences d'une loi.
Je peux prendre un deuxième exemple avant d'arriver à la loi 2005-102 qui nous concerne. La deuxième loi que je peux imaginer est de supprimer toutes les barrières douanières afin de ravitailler la population avec des marchandises fabriquées en Asie à bien meilleur prix. Voilà une très bonne loi, les plus pauvres désormais pourront bien se vêtir, pourront bien se chausser grâce à des marchandises chinoises. En tant que consommateur ça ira mieux, mais en tant que producteur-salarié, je vais voir mon contrat de travail passer par exemple d'un contrat à durée indéterminée à contrat à durée déterminée, bref c'est le thème de la précarisation qui est loin de toucher uniquement la France.
On pourrait multiplier les exemples... Je veux dire que très vraisemblablement les législateurs n'ont pas le temps de mesurer toutes les conséquences positives et négatives d'un texte législatif, aussi parce qu'ils obéissent à une logique de lobbies (ce qui est normal en démocratie).

S'agissant de la loi 2005-102, aucune mesure, aucune étude macro-économique sérieuse n'a été envisagée.
Or on aurait pu se poser la question : "Est-ce que finalement les entreprises vont s'y retrouver ? Est-ce que le secteur protégé va s'y retrouver ? Est-ce que il y aura un déplacement de bien-être depuis les entreprises vers les travailleurs handicapés ?"
Tout cela évidemment n'a pas été mesuré et c'est normal je dirais, car étudier les conséquences d'une loi est d'une difficulté inouïe, et il n'y a pas un ordinateur qui pourra vous donner la solution.
Ceci est peut-être un propos un peu désagréable que j'énonce là alors que ce matin nous étions tous enthousiasmés à partir de bons exemples présentés. Si les entreprises et le secteur protégé ici présentes sont enthousiasmés, je voudrais aussi parlé de tous ceux qui ne sont pas là.
Je crois savoir, car je connais un peu le monde de l'entreprise, que la loi 2005-102 n'est pas toujours très bien vue car elle peut, la dictature du compte d'exploitation étant là, très bien avoir des conséquences qui sont assez redoutables pour les entreprises.
Cela ne serait pas très grave si en même temps, au lieu de donner 1,9 % du PIB au secteur médico-social (c'est ce que nous dépensons actuellement en France) on arriverait à 1,8% grâce à ce dispositif, auquel cas on arriverait à un contrat mutuellement avantageux au niveau macro-social, macro-global.

"Est-ce que la loi a été bien ou mal faite ?"

Je suis incapable de répondre à cette question. C'est une question qui m'intéresse, mais la réponse est extraordinairement difficile. Ce qu'il y a de sûr c'est que néanmoins au niveau micro-économique, il faut faire en sorte que cette loi débouche sur des contrats mutuellement avantageux, qu'il y ait un déplacement de bien-être soit vers les handicapés soit vers les entreprises, et que tout le monde gagne.
J'ai beaucoup entendu ce matin, l'idée de « gagnant-gagnant ». Alors à notre tout petit niveau, c'est ce que nous avons essayé de faire. Le contrat « gagnant-gagnant », ce n'est pas avec une loi, mais avec des hommes, et au niveau micro que cela se passe. Le contrat « gagnant-gagnant » doit rapprocher les gens très différent du monde de l'entreprise et de celui du médico-social.
Dans le médico-social, les entreprises ne sont pas nécessairement très aimées. C'est la raison pour laquelle je crois qu'il faut procéder à un rapprochement « culturel ». C'est ce que nous avons essayé de faire à notre niveau, celui de la formation continue des cadres du secteur médico-social.
On s'est dit il y a une dizaine d'années : « Si on mettait nos stagiaires directeurs de CAT ou d'autres structures dans l'université en même temps que les étudiants, ça ne va pas changer les choses ». On peut certes enseigner des techniques qui appartiennent au monde de l'entreprise, et participer sans doute au changement et à des négociations un peu mutuellement avantageuses, mais ce n'est pas suffisant.
Nous avons pris la décision en fait de tout mixer. Nous avons maintenant une expérience d'une dizaine d'années, où nos stagiaires sont formés au contact des entreprises. Nous avons regroupé des universités et des entreprises pour produire des diplômes. Il s'agit d'une co-formation dont le but est de permettre aux dirigeants du secteur protégé de faire vivre les nouvelles réglementations dans leurs établissements et d'aboutir à un rapprochement qui permettra peut-être de faire en sorte que cette loi débouche sur des contrats mutuellement avantageux, la logique du gagnant gagnant.
Mais la loi elle-même n'impose absolument pas le gagnant-gagnant.



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